Argent et émotions : ne soyez pas une feuille de calcul

Vous connaissez les bonnes règles de gestion, et pourtant la peur vous fait vendre au pire moment ou l'appât du gain vous pousse à prendre trop de risques ? Rien d'anormal : l'argent se gère avec la tête, mais aussi avec les émotions. Voici pourquoi une stratégie raisonnable vaut mieux qu'une stratégie parfaite, et quelques règles simples pour décider sereinement.

Une feuille de calcul ne ressent rien

La finance s'enseigne le plus souvent comme une matière de mathématiques : on fait entrer des chiffres dans une équation, et l'équation vous dit ce qu'il faut faire. Se constituer un fonds d'urgence de six mois, mettre de côté 10 % de son salaire... ces règles de base ne sont pas fausses.

Le problème, c'est qu'elles ne vous disent rien de ce que vous allez ressentir au moment de les appliquer. On traite l'argent comme une science exacte, avec ses lois, alors que l'argent relève surtout de la psychologie : il y a des peurs, des envies, des nuances.

Dans la vraie vie, les grandes décisions d'argent ne se prennent pas devant un tableur. Elles se préparent à table, en famille, et elles cherchent souvent moins à gagner le plus possible qu'à ne pas décevoir un conjoint ou un enfant.

Rationnel ou raisonnable ? La leçon de la fièvre

Pour bien comprendre la nuance, faisons un détour par la médecine. La fièvre aide le corps à lutter contre les infections : au début des années 1900, un psychiatre est même allé jusqu'à donner de la fièvre à des malades atteints de syphilis. Résultat : six guérisons sur dix, contre environ trois sur dix sans traitement, et le prix Nobel de médecine en 1927.

Pourtant, presque personne ne garde sa fièvre de bon cœur. On prend un médicament dès qu'elle apparaît, pour une raison toute simple : la fièvre fait mal, et personne n'a envie d'avoir mal. Vouloir de la fièvre quand on a une infection peut être rationnel, mais ce n'est pas raisonnable.

Avec l'argent, c'est la même chose : les chercheurs en finance cherchent la stratégie mathématiquement optimale, alors que la plupart des épargnants veulent surtout une stratégie qui leur permet de bien dormir. Un bon médecin soigne dans la limite de ce que le patient peut supporter : une bonne stratégie d'argent devrait faire de même.

Le Nobel qui investissait pour éviter les regrets

Harry Markowitz a reçu le prix Nobel pour ses travaux sur le compromis entre le risque et le rendement. Un jour, on lui a demandé comment il plaçait son propre argent dans les années 1950, à l'époque où il mettait au point ses modèles.

Sa réponse a de quoi surprendre. Il s'était imaginé ses regrets si la Bourse montait sans lui, ou si la Bourse baissait alors qu'il y avait mis tout son argent. Pour avoir le moins de regrets possible, il avait donc partagé ses versements en deux : la moitié en obligations (des titres de dette), la moitié en actions. Il a d'ailleurs changé cette répartition plus tard.

Ce choix est difficile à justifier sur le papier, mais il est facile à comprendre dans la vraie vie. Car on ne décide jamais seul face aux chiffres : on pense à ses collègues, au conjoint que l'on ne veut pas décevoir, au beau-frère ou au voisin à qui l'on se compare, et à ses propres doutes.

Quand la stratégie parfaite devient intenable

En 2008, une étude signée par deux chercheurs de Yale a fait parler d'elle. Leur idée : les jeunes épargnants auraient intérêt à acheter des actions pour leur retraite avec de l'argent emprunté, deux dollars de dette pour un dollar de leur poche, puis à réduire cette dette avec l'âge.

C'est ce que l'on appelle l'effet de levier : s'endetter pour investir plus que ce que l'on a. Avec un tel levier, une baisse du marché de 50 % ne laisse plus rien sur le compte. Selon les chercheurs, l'épargnant restait pourtant gagnant à long terme, à condition de repartir avec la même stratégie dès le lendemain de sa ruine. À la clé : un patrimoine de retraite attendu supérieur de 90 % à celui des fonds de cycle de vie.

Sur le papier, tout se tient, mais qui pourrait voir son épargne de retraite disparaître et continuer comme si de rien n'était ? La plupart des gens abandonneraient, changeraient de stratégie, voire attaqueraient leur conseiller en justice. Une stratégie rationnelle que l'on ne peut pas suivre ne vaut pas grand-chose.

La peur, ce que les chiffres ne mesurent pas

Un épargnant inquiet devant les courbes de son portefeuille, la main sur le front, malgré les calculs posés sur la table. © Infinance IA

Posez-vous une question simple : pourriez-vous supporter une baisse de 30 % de votre patrimoine ? Sur un tableur, la réponse est peut-être oui, puisque vous pouvez toujours payer vos factures. Mais dans la tête, la réponse n'est pas toujours la même.

Une baisse de 30 % peut vous faire perdre confiance au plus mauvais moment, c'est-à-dire au moment où les occasions d'investir sont les meilleures. Vous pouvez alors décider, vous ou votre conjoint, de tout changer, de projet ou même de métier. Certains investisseurs abandonnent après des pertes tout simplement parce qu'ils sont épuisés, physiquement épuisés.

Le tableur ne mesure pas la peur du parent qui couche ses enfants le soir en se demandant si ses placements ne mettent pas leur avenir en danger. C'est souvent cette peur qui fait vendre au plus bas d'un marché baissier (une période où les cours baissent pendant longtemps), puis rater la hausse qui suit. Au bout du compte, le rendement obtenu reste inférieur à celui du marché.

La solution : prévoir un écart entre ce que vous pouvez supporter sur le papier et ce que vous pouvez supporter dans la tête. C'est une forme de marge de sécurité que l'on oublie trop souvent.

L'avidité : patience contre gourmandise

Si la peur fait fuir au mauvais moment, l'avidité pousse à prendre trop de risques, comme le montrent bien deux destins américains. Ronald Read a réparé des voitures dans une station-service pendant 25 ans, puis balayé les sols d'un magasin pendant 17 ans. Il a acheté à 38 ans une maison de deux chambres, où il a vécu jusqu'à la fin de sa vie.

À sa mort, en 2014, à 92 ans, il laissait pourtant plus de 8 millions de dollars, dont plus de 6 millions à l'hôpital et à la bibliothèque de sa ville. Son secret : aucun, ni loterie ni héritage. Il investissait ses petites économies en actions de premier ordre (des valeurs réputées solides) et il a patienté des décennies.

Richard Fuscone, lui, avait tout pour réussir : diplômé de Harvard, titulaire d'un MBA, il avait si bien réussi dans la finance qu'il avait pris sa retraite dans la quarantaine. Mais il a emprunté beaucoup d'argent pour agrandir une maison dont l'entretien coûtait plus de 90 000 dollars par mois. La crise de 2008 l'a mis en faillite, et sa maison a été vendue aux enchères 75 % en dessous de l'estimation d'un assureur.

L'un était patient, l'autre était gourmand : cette seule différence a pesé plus lourd que tous les diplômes.

Le risque de ruine, la limite à ne jamais franchir

On peut aimer le risque tout en refusant la ruine : c'est l'idée de Nassim Taleb. Prendre des risques est nécessaire pour avancer, mais aucun risque qui pourrait vous ruiner ne mérite d'être pris, même si les chances sont de votre côté.

Le calcul est simple : si un pari réussit 95 fois sur 100, les 5 % de chances d'échec finiront presque à coup sûr par se produire un jour ou l'autre dans votre vie. Et si ce jour-là le coût est la ruine, les gains des autres jours ne valaient sans doute pas le risque.

L'effet de levier transforme justement des risques ordinaires en risques de ruine. Quand les prix des logements ont chuté de 30 %, les plus endettés ont tout perdu deux fois : leur argent, mais aussi la possibilité de revenir dans le jeu au moment où les occasions revenaient. Un propriétaire ruiné en 2009 n'a pas pu profiter des crédits immobiliers bon marché de 2010.

Une solution : couper votre argent en deux. Une partie peut prendre des risques, l'autre doit être protégée à tout prix. Le but est de rester dans le jeu assez longtemps pour que vos risques finissent par payer.

Chacun voit l'argent à travers sa propre histoire

Votre façon de réagir face à l'argent dépend aussi de ce que vous avez vécu. Ulrike Malmendier et Stefan Nagel, deux économistes, ont étudié en 2006 cinquante ans de données sur ce que les Américains font de leur argent. Leur conclusion : nos choix de placement restent marqués toute la vie par ce que nous avons connu au début de notre vie d'adulte.

Ceux qui ont grandi avec une forte inflation achètent moins d'obligations plus tard, et ceux qui ont grandi avec une Bourse en forme placent davantage en actions. Le goût du risque dépend donc de l'histoire de chacun, pas de son intelligence ni de son niveau d'études. Votre propre expérience ne pèse presque rien à l'échelle du monde, mais elle forme peut-être 80 % de l'idée que vous vous faites de son fonctionnement.

Même les choix qui semblent fous ont leur logique. Aux États-Unis, les ménages les plus modestes consacrent chaque année 412 dollars en moyenne aux billets de loterie, quatre fois plus que les plus riches. Or ce sont en grande partie les mêmes qui seraient incapables de sortir 400 dollars pour faire face à une urgence. Acheter ces billets sans épargne de côté reste une mauvaise idée, mais pour ces ménages, c'est le prix d'un rêve.

Tenir dans la durée, le véritable atout

Peu de facteurs comptent autant pour la performance que la capacité à rester fidèle à sa stratégie pendant les années difficiles. C'est souvent là que se fait la différence entre ceux qui profitent de leur épargne et les autres.

Les chiffres de la Bourse américaine le montrent bien. Les chances d'y gagner de l'argent sont d'une sur deux sur une journée, de 68 % sur un an, de 88 % sur dix ans et, jusqu'à présent, de 100 % sur vingt ans. Tout ce qui vous aide à rester investi a donc une vraie valeur.

Charlie Munger le disait à sa façon : la première règle des intérêts composés, c'est de ne jamais les interrompre sans raison. Les intérêts composés, ce sont des gains qui produisent à leur tour des gains, année après année. Les plus beaux résultats sont rares : il leur faut du temps pour se construire, et ils ne récompensent que ceux qui restent assez longtemps.

Aimer ses placements pour mieux s'y tenir

Voici un conseil qui peut surprendre : aimez vos placements. Beaucoup d'investisseurs se font un honneur de rester froids face à leurs placements, parce que cela semble rationnel. Mais cette froideur devient un handicap si elle vous pousse à tout lâcher dès que les choses tournent mal.

Perdre de l'argent sur une entreprise qui ne vous intéresse pas, c'est une double peine, et l'envie de passer à autre chose est forte. Si vous croyez à sa mission, à son produit ou à son équipe, les mauvaises périodes se vivent mieux : vous avez au moins le sentiment de faire partie de quelque chose qui a du sens.

D'autres choix peu rationnels peuvent être raisonnables. Préférer les entreprises de son pays en oubliant les 95 % restants de la planète n'a rien de logique, mais si cela vous aide à garder confiance, c'est raisonnable. De même, garder une petite somme pour le day trading (acheter et revendre dans la même journée) ou pour quelques actions choisies soi-même peut se justifier, si cela vous permet de laisser tranquille le reste de votre épargne, plus diversifiée.

Même Jack Bogle, qui a consacré sa carrière à défendre l'investissement indiciel à bas coût (des fonds qui se contentent de suivre un indice de la Bourse), avait placé une partie de son argent dans les fonds à frais élevés gérés par son fils. Ses raisons étaient familiales : la vie n'est pas toujours cohérente.

Règle n° 1 : se garder une marge d'erreur

Les joueurs de blackjack qui comptent les cartes donnent une bonne leçon de prudence. Même avec un avantage d'environ 2 % sur le casino, ils savent que le casino gagnera encore 49 % du temps. Ils prévoient donc une réserve d'au moins cent mises : avec 10 000 dollars, on joue des mises de 100 dollars.

Benjamin Graham, l'un des plus grands investisseurs de l'histoire, appelait cela la marge de sécurité. Le but de la marge de sécurité : rendre les prévisions inutiles. Car nous sous-estimons tous les imprévus : la plupart des gens pensent que les travaux des autres vont dépasser le budget de 25 à 50 %, mais que leurs propres travaux seront finis à temps et dans le budget.

Pour la retraite, la Bourse américaine a rapporté en moyenne 6,8 % par an, inflation déduite, depuis les années 1870. Et si les rendements de demain étaient plus faibles, ou si le départ à la retraite tombait en plein marché baissier, comme en 2009 ? Une méthode prudente consiste à faire ses calculs avec des rendements inférieurs d'un tiers à la moyenne du passé, et donc à épargner davantage. Si l'avenir ressemble au passé, la surprise sera bonne.

À noter : même une marge de sécurité ne garantit pas tout, elle réduit seulement le risque de mauvaise surprise.

Règle n° 2 : épargner aussi pour l'imprévisible

Fin 1942, pendant la bataille de Stalingrad, une unité de chars allemands restée plusieurs semaines en réserve a été appelée au front. Sur 104 chars, moins de 20 étaient en état de marche : des mulots avaient fait leur nid dans les chars et rongé l'isolation des circuits électriques. Personne n'avait pensé à ce risque.

Ce genre de surprise arrive plus souvent qu'on ne le croit, et c'est contre ce genre de surprise que l'on est le moins préparé. La meilleure protection consiste à éviter les points de défaillance uniques, c'est-à-dire les éléments dont tout dépend. Avec l'argent, le plus grand point faible consiste à compter uniquement sur son salaire pour payer les dépenses de tous les jours, sans aucune épargne de côté.

D'où l'intérêt d'épargner sans but précis : pour des dépenses que vous ne pouvez ni prévoir ni même imaginer. Cette épargne vous évite aussi de devoir vendre vos actions pour payer une grosse dépense imprévue, ce qui laisse à votre argent placé le temps de grandir. Un bon plan, au fond, est un plan qui prévoit qu'il ne se passera pas comme prévu.

Règle n° 3 : stabiliser son train de vie

Quel que soit votre revenu, votre indépendance financière dépend d'abord de votre taux d'épargne, c'est-à-dire de la part de vos revenus que vous mettez de côté. Et à partir d'un certain niveau de revenu, ce taux dépend surtout d'une chose : votre capacité à ne pas augmenter votre train de vie à chaque hausse de salaire.

Un ménage qui garde le même mode de vie, confortable mais sans excès, malgré des hausses de salaire successives voit son épargne augmenter presque toute seule. Il échappe aussi à la course qui consiste à suivre le train de vie des voisins, une pression sociale à laquelle beaucoup de gens se soumettent.

Certains vont plus loin : ils choisissent d'être propriétaires de leur maison sans aucun crédit, alors même que les taux d'emprunt sont très bas. Sur le papier, c'est une erreur, car un conseiller rationnel recommanderait de profiter de cet argent bon marché et de placer l'épargne dans des actifs plus rentables, comme les actions. Mais ne plus avoir de mensualité donne un sentiment de liberté qui peut valoir plus qu'un gain sur le papier. À un moment, il faut choisir entre avoir raison et être heureux.

Règle n° 4 : juger la décision, pas seulement le résultat

Une action qui n'a rien rapporté au bout de cinq ans ne prouve pas que vous avez fait une erreur en l'achetant. Votre choix avait peut-être 80 % de chances de réussir, et il est tombé, par malchance, dans les 20 % restants. La chance et le risque pèsent sur chaque résultat : rien n'est jamais aussi bon ni aussi mauvais qu'il en a l'air.

Le succès peut vous rendre trop sûr de vous, et l'échec peut vous faire croire, à tort, que vos décisions étaient mauvaises, alors qu'elles reflètent parfois simplement la part du risque. L'astuce consiste à organiser vos finances pour qu'un mauvais placement ou un objectif raté ne suffise jamais à tout faire tomber.

Pour garder le cap, une question vous aidera : que possédez-vous, et pourquoi ? Sandy Gottesman, un investisseur milliardaire, posait cette question aux candidats qui voulaient entrer dans son équipe. Y répondre honnêtement vous permet de vérifier que vos choix vous ressemblent et qu'ils vous laissent dormir tranquille.

Ce qu'il faut retenir pour décider sereinement

Cinq règles pour décider sereinement avec son argent : marge d'erreur, pas de risque fatal, épargne de précaution, train de vie maîtrisé, sommeil tranquille. © Infinance IA

Bien gérer son argent dépend moins de l'intelligence que du comportement. Plutôt que de chercher la stratégie parfaite, mieux vaut choisir une stratégie que vous pourrez suivre pendant des années, même quand la peur ou l'envie de gagner plus vous poussent à tout changer.

Pour décider plus sereinement, voici les règles à garder en tête :
Gardez une marge d'erreur, y compris dans vos prévisions de rendement.Ne prenez jamais un risque qui pourrait tout vous faire perdre, surtout avec de l'argent emprunté.Gardez une épargne disponible pour les imprévus, même ceux que vous n'imaginez pas.Ne laissez pas votre train de vie grimper avec vos revenus.Préférez la stratégie qui vous laisse dormir tranquille à celle qui gagne sur le papier.

Ces règles ne vous disent pas où placer votre argent : la décision vous revient, et elle dépend de votre situation, de votre histoire et de ce qui compte pour votre famille. Ce qui marche pour l'un ne marche pas forcément pour l'autre, et personne n'est fou de faire des choix différents.